La grenouille et le spa, ou comment ne pas vous laisser endormir !
« Le coassement des grenouilles n’empêche pas l’éléphant de boire. »
(Proverbe africain).
Le mode opératoire :
Pour cuire une grenouille, deux grandes options sont possibles :
La première, la plonger tel le serial killer moyen, directement dans de l’eau bouillante.
Notre héroïque grenouille, prise au vif, ne manquera pas de rebondir à l’instant et de s’en aller loin, très loin. Bref c’est le plus souvent raté. Vous restez en général comme une buse attardée avec votre casserole d’eau sur le feu.
Mais voyons sans plus attendre la seconde option : au lieu de plonger notre grenouille aussi brutalement dans de l’eau de bouillante, proposons-lui un agréable jacuzzi.
Il ne s’agit que d’une casserole placée sur un feu doux. Mais tout est donc affaire de présentation et d’emballage avec une bonne accuité des besoins de sa cible.
Et en terme de besoin, les grenouilles sont loin d’être insensibles à un peu d’attention, de rêves, de reconnaissance. Qui peut résister à l’appel d’un bon jacuzzi parfumé, avec des petites bougies, proposé avec autant de douceur et de bienveillance quand au quotidien on est dans la mare pour ne pas dire la boue ? En tous les cas, pas notre petite grenouille, qui barbotte déjà dans ce jacuzzi de fortune, se délasse, prend son temps et du coup baisse inexorablement la garde. La température monte progressivement, sans même qu’elle s’en rende compte … à tel point qu’elle finit par s’endormir dans son bain et se fait cuire tout doucement, mais sûrement, au fond de la casserole.

Les jacuzzis, des grandes entreprises en particulier, prennent des formes insoupçonnées :
De la promotion aux objectifs inatteignables, en passant par les bilans de compétences avec leurs écrits relatant vos points forts et vos points faibles et ces nouvelles aspirations de créativité et de liberté (vous savez celles qu’a révélé cette psychologue à la voix si suave et pourtant si bienveillante*), sans oublier cette proposition de reclassement alléchante avec, certes ce petit changement de convention collective ( Oups : en passant du SPMI au Syntec, vous venez de diviser par deux vos prochaines indemnités de licenciement : et oui comme par magie ! ) ou encore ces conditions iso salaires mais pour 39h contractuelles versus 35 (Ben quoi, c’est la crise, non ? )
Plus subtiles, les fameux « airbags » : mutuelle, intéressement, primes, tickets restaurant, voiture de fonction, remboursement kilométrique, plan d’épargne entreprise, stock-options (…). Souvent mis en exergue et avec raison par votre entreprise pour le bien être apporté à ses salariés (Quand bien même ils ont été arrachés après de âpres négociations dans les années précédentes), il ne s’agit en aucun cas de remettre en question ces avantages. Simplement, peut-être, à un moment de vous interroger sur le prix de leur contrepartie et de l’effet secondaire parfois produit qui vous a doucement endormi (même salaire depuis plusieurs années ? augmentation inférieure à l’inflation ? même poste ? etc.).
Alors petits conseils entre amis :
Sans tomber dans une paranoïa excessive, restez tout simplement vigilant et agissez avec prudence, surtout dans cette période d’incertitudes et de grandes mouvances :
1/ Prenez au minimum 48h pour donner une réponse ( ne répondez jamais à chaud) tout en remerciant votre interlocuteur.
2/ Faites un compte-rendu par mail de ce qui vous a été proposé sans prendre parti pour l’instant mais de manière toujours cordiale et si possible constructif. L’idée est de susciter une réponse à votre mail afin d’en valider la réalité » Suite à notre rv du xx/xx/09, vous m’avez proposé ……. J’ai noté que vous aviez besoin d’une réponse le …. Merci de confirmez cette date ou merci de compléter ce mail »
3/ Etudiez cette nouvelle proposition ( révisions de vos objectifs, nouveau poste, bilan de compétence, recrutement d’un nouvel assistant refusé pourtant depuis 2 ans ….) sous tous ses angles et répondez surtout à « Qui sont tous les bénéficiaires de cette opportunité ? » et « Quels sont les enjeux en place à court, moyen et long terme ? ».
4/ Si cette proposition fait l’objet d’un avenant ou tout autre forme d’écrit, faites dans l’idéal au minimum un aller-retour, soit avec un avocat, soit un conseil juridique, un ami dans les RH ou les représentants du personnel ( voir la liste de nos sites favoris).
5/ Si cette proposition ne vous convient pas, négociez les modalités de cette proposition ( clause de retour par exemple), et si elle est vraiment inacceptable : ne signez pas et refusez à l’oral dans un premier temps sans laisser d’écrit justifiant votre choix. Sous réserve bien entendu de votre dossier et de votre accompagnement juridique sur le sujet.
6/ Et après tout, pourquoi ne pas tenter de transformer une casserole d’eau chaude en vrai jaccuzzi.
Mais dans tous les cas, ne plongez pas tête baissée dans le premier jacuzzi qui vous est proposé
(*) page 65 de « L’entreprise barbare » par Albert Durieux et Stéphène Jourdain édité chez Albin Michel
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